Répétition, esprits lents à comprendre et idiots

arton17672-c7560La répétition machinale de prières peut anesthésier l’esprit. A la fin du Rosaire, par exemple, nous prions le Salve Regina. Cette prière fait référence à « cette vallée de larmes » et nous désigne comme « pécheurs et affligés ». Cela fait écho au psaume 90 : « Nos jours atteignent soixante-dix ans, quatre-vingt tout au plus si notre force perdure ; pourtant les meilleurs d’entre eux ne sont que peine et chagrin, car ils passent rapidement et nous disparaissons. »

Ces prières sous-entendent que l’angoisse, l’épreuve et la souffrance sont la condition imparfaite de nos vies et que nous avons besoin de la grâce de Dieu et de l’intercession des saints pour nous aider à supporter cela et pour atteindre le salut. Mais il semble que nous n’avons pas pris acte. La « paix de l’âme » promise par le Christ est à tort confondue avec l’absence de toute souffrance dans cette vie. Le Salve Regina nous aide à distinguer les mauvaises actions (souvent plutôt agréables) des souffrances (souvent plutôt non coupables).

Mais de temps en temps la répétition d’une prière, en dépit de tous nos efforts pour tendre à la routine, peut soudain devenir éclairante. Quand un pénitent entre dans le confessionnal, le prêtre l’accueille ainsi selon le rituel de l’Église : « Puisse Dieu qui éclaire tous les cœurs vous aider à reconnaître vos péchés et à vous confier à Sa miséricorde. » Après des milliers de répétitions, un prêtre ne peut que conclure (du moins c’est ce qu’il me semble) que la grâce de Dieu est indispensable pour reconnaître le mal et le péché. Et la répétition de la prière est un rappel constant – en particulier pour le prêtre lui-même – que même si le péché est évident pour lui, il n’est peut-être pas si évident pour ses pénitents.

Mais évident est un terme relatif. Même les prêtres qui confessent régulièrement ont constamment besoin de la grâce de Dieu pour reconnaître l’horreur du mal. Un tueur à gages de la Mafia, repenti et devenu informateur, a un jour rapporté le sourire aux lèvres qu’il avait confessé ses multiples meurtres à un prêtre alors qu’il était en prison – il avait eu comme pénitence la récitation d’un rosaire. (Toutes les pénitences données en confession sont largement symboliques de la nécessité d’un esprit de réparation. Mais un bon confesseur se doit de proportionner la pénitence à la gravité du péché.)

Il m’est arrivé de me joindre à des paroissiens (et à d’autres, parfois même des non catholiques) en face de l’avortoir, pour réciter le Rosaire, ce qui implique une saine socialisation avec les militants pro-vie (c’est peut-être la seule activité œcuménique éloquente de nos jours). Un matin, j’ai rejoint le groupe, rayonnant intérieurement suite à leur accueil reconnaissant (les pro-vie apprécient toujours la présence d’un prêtre).

Comme le temps passait – et que les voitures des clientes enceintes, accompagnées de leurs petits copains et parents pénétraient dans l’avortoir – l’une des conseillères de trottoir parmi les plus anciennes s’est soudain effondrée de chagrin, inconsolable. Après plusieurs mois de témoignage et de dur travail, un sentiment d’inutilité ainsi que d’horreur de l’avortement l’a brusquement saisie – ainsi que moi qui me tenais, impuissant, à ses côtés. Dieu nous rappelait que ce que nous faisions était infiniment sérieux. A portée de voix de là où nous nous tenions, des bébés étaient assassinés. Et Dieu avait ouvert mes yeux – même si seulement momentanément – à l’horreur du péché qu’il m’est parfois donné d’absoudre au confessionnal.

Je me suis remémoré ce lointain souvenir après avoir regardé un récent reportage télévisé sur la vente d’organes de bébés organisée par le Planning Familial. Une employée pleine de remords a expliqué que pendant des années, alors qu’elle assemblait les corps démembrés par l’avortement, il ne lui était pas venu à l’esprit qu’elle participait à une horrible machine de mort, tant elle était concentrée sur la routine technique de son travail. Cela peut sembler difficile à croire pour beaucoup. Mais après la répétition innombrable de l’invocation « Puisse Dieu qui éclaire tous les cœurs… », c’est tout-à-fait logique pour moi. Nous avons une telle inclination à l’auto-aveuglement que nous avons besoin de l’aide de Dieu même pour voir le mal le plus évident.

Mais comment obtenons-nous cette grâce ? Comment oser supplier Dieu de nous accorder la grâce de reconnaître nos péchés ? Davantage de sermons du clergé ? Mise en évidence d’images de bébés avortés ? On ne peut pas éliminer ces moyens de notre arsenal d’évangélisation. Après tout, le Christ Lui-même affrontait les pharisiens avec un langage très âpre : « engeance de vipères ! » Nous n’avons pas entendu de la part de la hiérarchie une indignation qui s’en approche un tant soit peu vis-à-vis des politiciens catholiques partisans du Planning Familial. Mais le volet négatif, pour important qu’il soit, ne peut pas se substituer à la beauté de Dieu et à la promesse de la Résurrection – une beauté qui fournit le contraste ultime avec tout mal, et provoque sa défaite.

Les Béatitudes offrent une carte routière vers la beauté intérieure : humilité, soumission, réconfort aux affligés, faim de justice, esprit miséricordieux, pureté du cœur, esprit de pacification. Accueillir chez vous mamie quand elle est souffrante, si c’est possible. Visiter les pensionnaires isolés des maisons de retraite. Jouer aux cartes avec les enfants. Rassembler la famille pour un repas en plein air. Écarter les gamins de la télé en les emmenant faire une balade autour du lac ou en les emmenant voir un match de foot universitaire. (La faim de justice prend de multiples formes.)

La beauté de la Création joue également un rôle vital. J’ai entendu parler d’un groupe de catholiques qui organisait souvent des excursions en montagne. Ils ont décidé un beau jour d’observer en détail le parcours – examinant les feuilles et les champignons, cherchant les bestioles entre les rochers – se demandant quelle distance ils parcourraient en une heure. Distraits par les merveilles de Dieu, ils ont à peine parcouru dix mètres dans le temps imparti.

Il me semble que la beauté est le moyen principal par lequel nous pouvons, avec la grâce de Dieu, « illuminer les cœurs », pour mettre en évidence la laideur du mal. Et pourquoi pas une prière pieuse demandant à Dieu qu’Il déverse Sa beauté sur nous et sur nos ennemis ? Prendre du temps pour contempler un lever de soleil ; admirer les champs de blé ondulant sous la brise ; s’arrêter au bord de la route pour contempler les montagnes ; se laisser distraire par le sourire d’un bébé ; remarquer avec tendresse le regard d’amour d’une mère ; rendre service à un ennemi.

Contrairement au mal, la beauté n’insensibilise pas la cervelle. On l’a beaucoup répété mais cela mérite de l’être encore : « la beauté sauvera le monde ; » (Dostoïevski, dans L’idiot)


Le père Jerry J. Pokorsky est un prêtre du diocèse d’Arlington. Il est curé de la paroisse Saint Michel Archange à Annandale (Virginie).

Illustration : la beauté sauvera le monde

Source : http://www.thecatholicthing.org/201…