Notre Père qui es aux Cieux (IX)

La prière du Seigneur
VIII. Le verset final du Notre Père, lu avec Benoît XVI: « mais délivre du mal »

Jésus de Nazareth. Du Baptême dans le Jourdain à la Transfiguration.
Coll « Champs – Essais », pages 151 et suivantes

La dernière demande du Notre Père reprend l’avant-dernière, en lui donnant une tournure positive; c’est pourquoi les deux demandes sont intimement liées. Si, dans l’avant-dernière demande, la négation dominait (ne pas donner de l’espace au mal au-delà de ce qui est supportable), dans la dernière demande nous venons au Père avec 1’espérance centrale de notre foi : « Sauve-nous, rachète-nous, libère nous ! » C’est enfin la demande de rédemption. De quoi voulons-nous être rachetés ? La nouvelle traduction du Notre Père dit « du mal », sans distinguer entre « le mal » et « le Malin », mais en fin de compte, les deux sont indissociables. Oui, nous voyons devant nous le dragon dont parle l’Apocalypse (chap. 12 et 13). Jean a dépeint « la bête qui monte de la mer », des sombres abîmes du mal, avec les attributs du pouvoir politique romain. Ainsi, il a donné un visage très concret à la menace à laquelle étaient confrontés les chrétiens de son temps: la mainmise totale sur l’homme, qu’instaure le culte impérial, érigeant et faisant culminer le pouvoir politique, militaire et économique dans une toute-puissance totale et exclusive. Voilà la forme même du mal qui risque de nous engloutir, allant de pair avec la décomposition de l’ordre moral par une forme cynique de scepticisme et de rationalisme. Face à cette menace, le chrétien du temps de la persécution fait appel au Seigneur comme à la seule puissance en mesure de le sauver: délivre-nous du mal.

L’Empire romain et ses idéologies ont beau avoir sombré, comme tout cela est pourtant actuel ! Aujourd’hui aussi il y a, d’une part, les puissances du marché, du trafic d’armes, du trafic de drogue, du trafic d’êtres humains, puissances qui pèsent sur le monde et qui jettent l’humanité dans des contraintes auxquelles on ne peut résister. Aujourd’hui aussi, il y a, d’autre part, l’idéologie de la réussite, du bien-être, qui nous dit: Dieu n’est qu’une fiction, il ne fait que nous prendre du temps et il nous fait perdre l’appétit de vivre. Ne te soucie pas de lui ! Cherche seulement à jouir de la vie autant que tu peux.
Ces tentations aussi paraissent irrésistibles. Le Notre Père dans son ensemble – et cette demande en particulier – veut nous dire : c’est uniquement quand tu auras perdu Dieu que tu te seras perdu toi-même ; alors, tu ne seras plus qu’un produit fortuit de l’évolution. Alors, le « dragon » aura vraiment vaincu. Aussi longtemps qu’il ne pourra t’arracher Dieu, malgré tous les malheurs qui te menacent, tu seras toujours resté foncièrement sain. Il est donc juste que la nouvelle traduction nous dise: délivre-nous du mal. Les malheurs peuvent être utiles à notre purification, mais le mal est destructeur. C’est pourquoi nous demandons profondément que nous ne soit pas arrachée la foi qui nous fait voir Dieu, qui nous unit au Christ. C’est pourquoi nous demandons que les biens ne nous fassent pas perdre le bien lui-même ; que, dans la perte des biens, nous ne perdions pas pour nous-mêmes le Bien, Dieu ; que nous ne nous perdions pas nous-mêmes. Délivre-nous du mal !

Là encore, Cyprien, l’évêque martyr qui avait lui-même à surmonter la situation de l’Apocalypse, a trouvé des paroles splendides : « Quand nous avons dit : délivrez-nous du mal, il ne reste plus rien à demander. Nous implorons la protection divine contre l’esprit du mal, et, après l’avoir obtenue, nous sommes en sûreté contre les assauts du démon et du monde. Car comment craindre le siècle, quand Dieu nous couvre de son égide? » Cette certitude a soutenu les martyrs en leur donnant la joie et la confiance dans un monde plein d’angoisse, en les « délivrant » en profondeur et en leur donnant la véritable liberté.

C’est la même confiance que saint Paul a si merveilleusement exprimée: « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ?…Qui pourra nous séparer de l’amour du Christ ? la détresse ? l’angoisse ? la persécution ? la faim ? le dénuement ? le danger ? le supplice ?… Oui, en tout cela nous sommes les grands vainqueurs grâce à celui qui nous a aimés. J’en ai la certitude : ni la mort ni la vie, ni les esprits ni les puissances, ni le présent ni l’avenir, ni les astres, ni les cieux, ni les abîmes, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est en Jésus Christ notre Seigneur » (Rm 8, 31-39).

En ce sens, la dernière demande nous ramène aux trois premières. En demandant d’être délivrés de la puissance du mal, nous demandons, en fin de compte, le Règne de Dieu, nous demandons de nous unir à sa volonté, de sanctifier son nom. Certes, les hommes de prière ont eu, de tout temps, une vision plus large de cette demande. Dans les tribulations du monde, ils demandaient aussi à Dieu de mettre fin aux « malheurs » qui dévastent le monde et notre vie.

Cette manière tout humaine d’interpréter la demande est entrée dans la liturgie. Dans toutes les liturgies, à l’exception de la liturgie byzantine, la dernière demande du Notre Père est développée par une prière particulière qui, dans la liturgie romaine ancienne, disait : « Délivre nous de tout mal, passé, présent et à venir. Par l’intercession… de tous les saints donne la paix à notre temps, afin que par ta miséricorde nous vivions toujours libres du péché et assurés dans toutes nos épreuves. » On sent l’écho des nécessités dans les temps troublés, on perçoit le cri qui réclame une rédemption complète. Cet « embolisme » par lequel on renforce dans les liturgies la dernière demande du Notre Père montre l’aspect humain de l’Église. Oui, nous pouvons, nous devons demander au Seigneur qu’il délivre le monde, nous-mêmes et les hommes, et les peuples qui souffrent en grand nombre des tribulations qui rendent la vie presque insupportable.

Nous pouvons et nous devons considérer cette extension de la dernière demande du Notre Père comme un examen de conscience qui nous est adressé, comme une exhortation à collaborer afin que la suprématie des « maux » soit brisée. Mais nous ne devons jamais perdre de vue la véritable hiérarchie des biens et le lien entre les maux et le Mal par excellence. Notre demande ne doit pas tomber dans la superficialité. Au centre de cette interprétation de la demande du Notre Père se trouve aussi le fait que « nous soyons délivrés des péchés », que nous discernions le « Mal » comme la véritable adversité et que jamais nous ne soyons empêchés de tourner notre regard vers le Dieu vivant.

Fin