Lecture des lettres de Flannery O’ Connor

Flannery O’Connor assis sous son emblématique auto-portrait avec paon.

Dernièrement, j’ai effectué un de mes séjours habituels à travers les lettres de Flannery O’ Connor. Si vous ne l’avez pas encore fait, je vous recommande vivement de vous les envoyer tout de suite, (pour utiliser l’argot reculé qu’elle aime employer dans ses lettres). C’est une joie sublime. Je les ai lues dans l’édition de ses œuvres complètes de la Bibliothèque Américaine, mais on peut aussi les trouver dans The habit of being.Je ressens une profonde

affinité avec ces lettres, en grande partie parce que beaucoup d’entre elles écrites au début des années 60 étaient adressées à Thomas Stritch, un ami de mes parents qui enseignait à l’université Notre Dame, et que, dans ses lettres, Flannery O’Connor déclare aimer de façon très spéciale. Je trouve charmant que le petit homme du Tennesee à la voix de baryton qui récitait des vers de mirliton aux anniversaires dans le salon de mes parents, puisse être un ami proche de cette femme remarquable qui avait produit lors de sa mort prématurée à trente-neuf ans d’un lupus, deux romans et deux collections de nouvelles qui sont un véritable monument de la littérature américaine de fiction.

De façon plus significative, les lettres de Flannery O’Connor sont importantes pour moi car elles me servent d’une certaine façon, d’examen de conscience professionnel. Comme elles sont pleines d’observations pénétrantes et souvent très drôles sur ce que veut dire le fait d’être un écrivain de romans catholiques dans le monde actuel, les lettres de Flannery O’Connor ne manquent jamais de corriger mes défauts de vision et de me conduire à une perspective surnaturelle sur ce que je fais quand je m’essaye à pratiquer ce métier profondément exigeant.

Je ne suis pas le premier à penser que les lettres de cette femme sont une meilleure introduction au métier de la fiction que ce que l’on peut trouver dans la plupart des cours d’écriture, particulièrement si on les combine avec ses essais posthumes que Sally et Robert Fitzgerald ont rassemblés dans Mystères et manières. Un ou une jeune écrivain catholique pourrait faire beaucoup, beaucoup plus mal que de prendre les lettres de Flannery O Connor comme Vade mecum . Des écrivains plus âgés et plus expérimentés pourraient aussi, bien sûr, en tirer bénéfice. Mais pour le jeune catholique qui aspire à devenir écrivain et qui se demande comment commencer, ses lettres peuvent être particulièrement utiles pour éviter les erreurs, les malentendus et le temps perdu.

Elle commence par les considérations les plus pratiques : « Je crois profondément aux habitudes quand il s’agit d’écrire, même si cela sonne un peu terre à terre. On peut peut-être s’en passer si on a du génie, mais la plupart d’entre nous a seulement du talent, et le talent est quelque chose qui a besoin d’être soutenu continuellement par des habitudes physiques ou mentales, sinon il se dessèche et s’envole. » (lettre à Cecil Dawkins, 22 septembre 1957).

Dans la même lettre, Flannery O Connor continue en disant qu’elle n’écrit que deux heures par jour parce que c’est tout ce qu’elle a comme énergie, « mais je n’accepte aucune interférence pendant ces deux heures, toujours au même endroit et à la même heure….Cela ne veut pas dire que ces deux heures soient très productives. Parfois je travaille pendant des mois et n’ai qu’à tout jeter, mais je ne considère pas cela comme du temps perdu. Quelque chose se passe qui fait que c’est plus facile ensuite, quand cela vient bien. Et le fait est que si on ne s’assied pas là tous les jours, le jour où l’inspiration pourrait venir, on n’est justement pas là.

Sur la question de savoir si les auteurs doivent prévoir leur intrigue à l’avance, ou simplement trouver un personnage et plonger, Flannery O Connor déconseille fermement la première méthode. « il vaut toujours mieux oublier cette histoire d’intrigue, et commencer simplement avec un personnage ou n’importe quelle chose que vous pouvez faire vivre ; quand vous avez trouvé un personnage, c’est lui qui créera sa propre situation et sa situation vous suggérera une solution quand vous y serez entré. » (lettre à A. 11 décembre 1956).

La fiction, pour elle, est « l’expression concrète du mystère » (Lettre à Eileen Hall, 10 mars 1956), et elle ne perdait jamais de vue les deux pôles de cette définition. Une bonne histoire devra toujours être convaincante au plan littéral, tout en offrant une vision de la grâce.

La réponse d’un personnage à cette offre est le souci primordial de Flannery O Connor en tant qu’auteur « Je crois qu’on ne peut pas écrire quelque chose d’aussi long qu’un roman, si son sujet n’est pas d’une grande importance pour l’auteur et pour tout le monde, et pour moi il y a toujours un conflit entre mon attrait pour ce qui est saint, et l’incroyance qui se respire dans l’air du temps. (Lettre à John Hawkes, 13 septembre 1959)

Pour rendre cet « attrait pour ce qui est saint » plausible dans notre époque de plus en plus nihiliste, Flannery O Connor emploie les éléments du grotesque et de la violence pour nous aider à voir l’étrangeté et le pouvoir redoutable de l’Incarnation. « La charité est dure et endure », écrit-elle dans une lettre à Cecil Hawkes (9 décembre 1958). Le sentimentalisme est le drame de son imagination. « Je pense qu’il y a beaucoup de bêtes sauvages qui s’avancent vers Bethléem pour y naître, et j’ai raconté la progression d’un certain nombre d’entre elles. Quand je vois décrire (mes) histoires comme des histoires d’horreur, cela m’amuse toujours car le critique s’est trompé d’horreur. » (Lettre à A. 20 Juillet 1955)

Les lettres montrent aussi clairement l’importance que Flannery O Connor attache à l’écriture de la philosophie et de la théologie. Elle aiguise ses « dents esthétiques » sur « Art et Scholastique » de Jacques Maritain – et pourtant, elle met en garde avec une ironie désabusée, « même certaines des choses qu’il dit deviennent douces de temps en temps. » (Mettre à A. 20 avril 1957).

Donc, jeunes écrivains catholiques, (et lecteurs catholiques avides), prenez ceci comme un hors d’œuvre des délices qui vous attendent à la lecture des lettres de Flannery O’ Connor. Si vous hésitez, sa description d’une adaptation pour la télévision de sa nouvelle « La vie que tu as sauvée est peut-être la tienne » vaut à elle seule son prix d’entrée : « un danseur de claquettes nommé Gene Kelly va y faire ses débuts à la Télé… Ils doivent vouloir en faire une comédie musicale. » Et ce ne sont que les entrées.