Le désarroi d’un prêtre de terrain

madrileneEn termes très touchants, le « curé madrilène » de Carlota confie le malaise grandissant  que des prêtres comme lui éprouvent face à une Eglise désormais sans volonté, ballottée au gré des opinions du monde, incapable de donner la moindre directive à ses ouailles

Du papier mouillé (*)
Le malaise angoissant de vivre dans une Église faible

Père Jorge Gonzalez Guadalix

10 août 2015
infocatolica.com
Traduction par Carlota

C’est mon impression et je la raconte telle quelle. Ou plutôt, mon impression et celle de nombreux compagnons et de pas qu’un peu de fidèles.
Nous vivons dans une Église faible, fragmentée, transformée en une espèce de royaume de taifas (1) où chaque paroisse est une église particulière, chaque prêtre un souverain pontife, chaque laïc ou groupe de laïcs une autonomie presque personnelle.
Il ne s’agit pas d’un problème de doctrine – nous en possédons une, et une excellente, émergée à partir d’une réflexion théologique tirée des pères de l’Église, qui s’est fixée au cours des conciles, qui s’est nourrie de gens comme Saint Augustin ou Saint Thomas [d’Aquin] et que nous avons aujourd’hui parfaitement reprise dans le catéchisme. Il ne s’agit pas non plus de profondeur liturgique, car la liturgie est impressionnante de profondeur, solennelle dans sa plus grande simplicité, capable de vous transférer de la terre au ciel.
Rien à objecter en ce qui concerne la morale. Ni les règles qui sont à la base du fonctionnement, reprises par le droit canon. C’est-à-dire qu’en théorie nous avons tout ce dont nous avons besoin pour être une institution forte, très forte: Deux millénaires d’histoire, une doctrine ferme et sûre, et un fonctionnement hiérarchique avec tous les moyens pour faire que ce qui est nécessaire soit accomplit.
Et alors? Pourquoi cette sensation de provisoire, de ne pas savoir où l’on va, pourquoi cet épuisement de l’âme qui s’observe chez les prêtres et les laïcs ? Pourquoi ?
En outre, pour ce qui est de la théorie, elle est comme elle est et il n’y a rien à lui reprocher, et dans la pratique, sur le terrain, c’est du papier mouillé mais personne n’en tient compte ni ne l’apprécie. Pas même ceux qui devraient le plus en tenir compte.
Dans cette Eglise catholique, la nôtre, à la doctrine, ferme, sûre et riche, on peut prêcher ABSOLUMENT TOUT, et il ne se passera jamais rien tant que cela n’apparaîtra pas dans toute la presse sous la forme d’un scandale public, au cas où il s’en dirait quelque chose, bien que cela ne soit pas habituel.
Dans cette Eglise, la nôtre, on peut célébrer la liturgie pratiquement sous n’importe quelle forme qui viendrait à l’esprit du célébrant ou du groupe. Il ne se passera rien sinon ce qui a été dit plus haut au sujet de la presse et cie.
Dans cette Eglise, la nôtre, on peut soutenir ouvertement des positions contraires à la morale la plus traditionnelle et la plus consolidée, et il continuera à ne rien se passer.
En définitive, le catéchisme [c’est] du papier mouillé, les livres liturgiques, la même chose et le droit canon une simple orientation.
Voilà ce que nous sommes nombreux à vivre dans la pratique aujourd’hui même.
Plus encore, ce que nous vivons dans la pratique c’est pire. C’est l’impression que si tu prétends prêcher ce que dit le catéchisme, célébrer comme le commandent les livres liturgiques, appeler adultère l’adultère ou exiger pour être le parrain à un baptême ce que demande le droit, c’est-à-dire un âge minimum et un certificat de confirmation, tu te transformes en fondamentaliste, en tradi, en intolérant, en inquisiteur et en opposant à la nouvelle miséricorde que prêche le pape.
Ce moment, c’est le moment du tout se vaut, du chacun décide, du on verra bien, du à toi comme bon te semble, du soyons compréhensifs et accueillants, et ensuite, chacun résoudra l’affaire: ce moment-là est terrifiant.

Les gens, ce qu’ils perçoivent, c’est que dans chaque paroisse, on fait ce qui parait opportun à Monsieur le curé de la paroisse, et là c’est comme ceci, et dans la paroisse d’à côté c’est comme cela, et dans une autre on donne la communion aux divorcés remariés civilement tandis que dans une autre encore, on dit non, rien de rien, alors que dans la paroisse de Sainte Apapucia ils sont vraiment charmants pour baptiser un enfant sans discussions ni rien du tout, et que pour le parrain c’est celui qui veut, tandis qu’à Saint Sernin (2) qui est à côté, on exige un acte de confirmation.
Eh bien il ne se passe rien. Ou alors peut-être une petite réprimande à ceux de Saint Sernin pour qu’ils soient plus compréhensifs.

Une Église faible, très faible. Une Église, où dans la pratique, il y a de la place pour n’importe quelle théologie, n’importe quelle morale, n’importe quelle liturgie… Et il ne se passe rien, sur ce que tout le monde sait.
Eh bien oui, cela se passe ainsi. De sorte qu’en ce moment, il y a un grande ras-le-bol, et un grand découragement de beaucoup de prêtres qui commencent à demander des réponses par écrit et qui commencent à poser des objections de conscience face à des choses qui commencent à nous arriver. Par exemple, baptiser un enfant avec un parrain transexuel, tout les curés ne sont pas disposés à le faire… Et cela ne fait que commencer (3).

Allons Jorge… Il faut que nous soyons flexibles. Oui, mais ce qu’il faut c’est que nous soyons clairs et que nous sachions le pourquoi des choses qui sont justes, exiger leur accomplissement et offrir au peuple de Dieu une doctrine de grand prix, une célébration comme demande l’Église, une façon de vivre comme on nous l’a toujours enseignée (4).

NDT

(1) Taïfa (de l’arabe : faction) – dans l’Espagne occupée par les Mahométans, à l’effondrement du Califat de Cordoue, se sont reconstitués des petits territoires aux mains de taïfas, roitelets musulmans. Le mot est devenu aussi synonyme en espagnol de brigand, ou de réunion de gens de mauvaise vie ou aux jugements contestables.

(2) Les deux paroisses citées ne correspondent pas évidemment à des paroisses en particulier mais pour les lecteurs espagnols, les noms sont parlants pour marquer les deux positions.

(3) L’auteur fait référence au cas récent d’un prêtre dans une paroisse d’Andalousie. D’abord cela avait été non à un parrain transexuel, l’évêque avait aussi dit non mais il a ensuite « rendu les armes » devant la « levée de boucliers » des bien-pensants déchaînés devant une telle décision d’intolérance.

(4) le « Jorge » correspond au prénom de notre curé rédacteur, mais l’on peut aussi penser que l’apostrophe est adressée aussi au « grand » Jorge à Rome, pour qu’il pense aussi à ce que dit le « petit » Jorge, d’une « petite » paroisse de la périphérie, une périphérie catholique, peut-être donc pas assez représentative de la périphérie qui compte… Malheureusement certains pourraient penser que tout cela, ce manque de clarté, est finalement plus au moins voulu ?

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(*) Papier mouillé: expression espagnole pouvant se traduire par «qui compte pour du beurre» ou «c’est du pipeau»