Il faut célébrer la Saint Jean !

saint jeanAntonin me propose cet article à la gloire d’un culte cosmique, qui pourrait servir non seulement à célébrer la Saint Jean avec un retard dont je suis responsable, mais à pénétrer la logique théologique de l’encyclique Laudato si’. (Abbé de Tanoüarn)

Le Baptiste et le Soleil
 
« Benedictite, sol et luna, Domino : laudate et superexaltate eum in saecula. »
Dn 3. 62, Vulg. Clem.
 

Il en est des conjonctions temporelles comme des conjonctions de planètes : ces dévoilements exceptionnels de l’Ordre ne laissent jamais de provoquer, chez la créature fidèle, une stupéfaction proprement épiphanique.


 
Dimanche dernier [4ème dimanche après la Pentecôte, Rom. 8, 20], l’Épître nous offrait un tel trésor d’à-propos. En ce jour de solstice d’été, Saint Paul (Rom 8. 18-23) nous rappelait en effet qu’avec l’Homme, l’ensemble de la création était engagée dans l’Histoire du Salut. Ruse de l’Esprit ou vestige calendaire d’un temps où l’Église savait pleinement contempler, la liturgie terrestre s’alliait alors à la liturgie céleste pour sanctionner dans un même temps le renouvellement de l’Homme et le renouvellement du Monde, tous deux récapitulés dans le Saint Sacrifice. En ce 21 juin, nous participions sans le savoir au mystère de l’éternité : car durant cet office de la Messe perpétuelle, c’est l’ensemble de la création qui s’unissait à l’Homme pour témoigner de la gloire de Dieu, et lui rendre louange, au moment même où Il le renouvelait, de son don continuel de vie.
 
Le sens liturgique de cette conjonction s’éclairait d’autant plus fortement du contraste de son triste avatar séculier. Passés les parvis, les fidèles eurent en ce jour l’heur d’être confrontés au spectacle informe de la Fête de la Musique. Caprice éloquent des princes de ce monde sans Dieu, cet emballement mimétique répondait, encore cette année, par une cacophonie maladive à l’harmonie cosmique.
 
Miaulant au « festivus », la clique pédante des cosaques ne voit là qu’une manifestation du suicide de la modernité. Et trop jaloux du confort républicain, ces Cassandre de la post-modernité ne craignent pas, ici encore, de déplorer les effets dont ils chérissent les causes. Or ces causes procèdent d’un seul premier moteur qu’idolâtrent à la fois « festiphobes » et « festiphiles » : la raison séculière.
 
Une raison « pure » qui, ignorant que tout être créé est une participation à l’Être divin, délie apparence et essence – sépare épistémologie et ontologie – pour réduire le réel à ses lois générales – la mathésis de notre chère science moderne – et finir convaincue qu’il n’y a plus de lien entre la connaissance et l’existence réelle. Et comment ne pas voir la trace de ce que Jacobi appelle le « nihilisme kantien » derrière ce projet festif voulant célébrer le solstice, qui tente de répondre au phénomène de l’harmonie cosmique – la mathésis du ciel – en décrétant pour une nuit l’harmonie musicale – cette mathésis évanescente qui fascinera, après la Troisième critique, toute la génération romantique – comme pour refléter sur terre une esthétique auto-suffisante dans sa (non-)densité.
 
Une raison « pratique » qui, oubliant que chaque acte n’a de valeur qu’en tant qu’il participe à la Charité divine, en réduit le jugement au libre mouvement d’une volonté arbitraire, plongeant ainsi l’ensemble de la poiêsis humaine – religieuse, intellectuelle, politique et même artistique – dans l’enfer de l’autonomie individuelle. Cette monstrueuse indécence du moderne, de l’individu plongé dans l’immanentisme de la civilisation du moi-mesure-de-tout, qui allie, dans leurs plus belles dénonciations, réactionnaires et socialistes – hiérarchie naturelle fantasmée des uns et common decency nostalgique des autres – explique aussi directement les névroses qui poussent la foule braillarde d’adolescents attardés du 21 juin à exposer publiquement leur égocentrisme maladif, en poussant la chansonnette jusqu’à l’aube, au mépris quasi unanime du Beau, des autres, et surtout de leur propre dignité.
 
Bref, ce qu’il y a de déplorable dans la Fête de la Musique, c’est qu’elle procède intégralement d’une raison amputée de Dieu : une raison incapable de saisir le sens du 21 juin – c’est-à-dire de contempler la densité ontologique du solstice – donc inhabile à témoigner de la Gloire de Dieu qui se manifeste à elle ; une raison négligeant la bonté du don qui se révèle – c’est-à-dire, refusant sa responsabilité d’être aimé – donc oubliant de répondre au miracle de son existence par la louange à son Créateur.
 
Le très maltraité « Génie du christianisme » semble ici encore nous offrir un antidote à cette raison séculière. Non certes pas de manière théorique ou intellectuelle : si Dieu avait voulu se manifester sous forme de Traité, il eut sans doute été mieux inspiré de faire souffler son Esprit cinq siècles plus tôt, en Attique. De même réflexions nous viendraient en tête pour contredire l’idée d’un orviétan pratique, qui se jaugerait alors à son degré d’efficacité. Aussi fumeux qu’ils puissent paraître, il n’est pas si déplacé de recourir ici à de tels arguments d’autorité. Car dans son annonce au monde, l’Église semble avoir toujours pris très au sérieux le sens de l’Incarnation. Ce mystère apparaît même être le principal archétype génératif de son mouvement, et la clef de son fameux « génie » : pour guérir l’Homme, l’Épouse du Christ ne s’adresse pas à lui par des concepts, mais des symboles ; elle ne s’impose pas à lui avec l’impérativité de la Loi, mais par la sensibilité des sacrements. En un mot, l’Église militante est par essence liturgique. Et face à la raison séculière, elle ne convertira pas par une démonstration d’ensemble ou une politique « globale », mais par l’événement d’une Messe.
 
Or, il se trouve qu’aux temps où le Monde acceptait volontiers sa présence, l’Église lui offrit une cérémonie répondant presque exactement, comme un double inversé, à la Fête de la Musique. Confrontée aux cérémonies païennes des astres, l’Église antique, loin de les « diaboliser », eut l’intelligence de les baptiser : ce furent, Noël, l’Annonciation, et la Saint-Jean. Loin de brûler le Père-Noël ou de vouer Halloween aux gémonies –  comme le font nos contemporains inspirés par l’hérésie puritaine – nos Pères, découvrant les parcelles de Vérité cachées dans les rites de leurs aïeux, christianisèrent le Soleil, comme ils crucifiaient les Menhirs.  Mais si pour ces deux premières fêtes cette christianisation fut, pour ainsi dire, totale – elle ne fut qu’un prétexte calendaire pour remplacer des fêtes païennes par des cérémonies chrétiennes – le solstice d’été, baptisé en Saint-Jean, conserva son sens liturgique originel. Une survie « miraculeuse » qui doit sans doute beaucoup à l’intelligence profonde des moines irlandais : héritiers à la fois de le théologie du Désert et des mythes celtiques, cette élite intellectuelle de l’Église d’Occident du Haut Moyen-Age offrit à une Europe alors déracinée de son héritage grec, la merveille d’une sacra doctrina originale et articulant harmonieusement les principes métaphysiques et la cosmologie – les « causes secondes ». Il y a donc fort à penser que leurs doctrines furent alors l’instrument du génie liturgique de l’Église qui accoucha de la Saint-Jean : une intelligence ecclésiale qui, pour exprimer les vérités entourant les mystères cardinaux de la foi, use de l’archétype génératif de l’Incarnation pour imaginer symboliquement le réel, l’informer en sacramentum. La Saint-Jean, restant la seule cérémonie solaire non lestée d’une nouvelle signification, fut ainsi érigée en fête chrétienne du cycle cosmique, en témoignage de l’Ordre divin, en louage rendue pour le don de la création renouvelé chaque année.
 
Il y a plus dans ce processus guidé par l’archétype génératif de l’Incarnation qui devait aboutir à notre Saint-Jean : la place centrale maintenue pour les anciens feux de la moisson en témoigne. Car l’Église aurait pu se contenter d’exprimer liturgiquement, d’une manière sacramentelle et sensible, ce mystère de l’Ordre et du renouvellement annuel de la création, au cours d’une « Fête de la Création ». Bien au contraire, le « parrainage » – au sens plein! – du Baptiste est absolument significatif de ce qu’il conviendrait d’appeler cette « intégrale de l’Incarnation » : le miracle du renouvellement du Cosmos s’incarne dans la créature appelée par Dieu pour poser la marque du renouvellement de l’Homme. C’est à fond que le mystère de la Création s’incarne, à plein qu’il parle à la chair de l’Homme ; par et pour l’Homme. Par une même cérémonie, la liturgie uni à l’Homme toute la création, pour que, l’une par l’autre, témoignent de la Gloire de Dieu et lui rendent grâce pour le miracle de l’existence et de son renouvellement par le Christ : une grâce de renouvellement du cosmos et de l’Homme, signifié le matin par l’eucharistie, et le soir par le feu de l’Esprit.
 
Sanction chrétienne de l’essence du solstice d’été, la liturgie de la Saint-Jean constitue le prototype d’une réponse chrétienne à la raison séculière. Réponse chrétienne qui oppose à l’erreur l’irruption de la Vérité incarnée dans le monde. Réponse incarnée qui oppose à la pensée mutilée la puissance de l’événement liturgique. Réponse liturgique qui oppose au néant la réconciliation de tous les particuliers dans l’Être universel.
 
En tant qu’événement liturgique, la Saint-Jean nous découvre les solutions aux principales apories de la pensée séculière. Face au nihilisme nominaliste, elle réhabilite la perception de l’aspect épiphanique d’un réel « en excès » – selon la formule de Merleau-Ponty – révélant toujours l’infini dans le fini, supposant l’invisible dans le visible. Contre le nihilisme volontariste, elle sanctionne la participation de toute la création à son divin Créateur, non seulement en puissance – en l’affirmant – mais aussi en acte – en incluant liturgiquement l’ensemble du créé dans l’économie divine du Don et contre-don qui se réalise dans la Messe. Apothéose de la geste chrétienne, la liturgie couronne ainsi – et les conjoint en les incarnant – toute theoria et praxis humaine.
 

Usant de l’intégrale jusqu’au bout, nous pouvons dire que la Saint-Jean incarne le modèle de sortie que propose l’Église à l’impasse de la modernité. Une sortie liturgique qui, seule, réalise « une connaissance par la foi » (Ph. Blond), assurant que le visible parle de l’invisible, que la volonté n’est pas l’unique fondement et que les sens ne sont pas une illusion [1].

 

Antonin Le Clæynamguanlt