Au seuil d’un amour éternel : les Ave Maria d’Aznavour

94 ans, c’est vieux pour être un enfant. Charles Aznavour a été emporté le lundi 1er octobre, dans les Alpilles, dans le sud d’une France qu’il a aimée profondément. Il n’y a pas de belle mort, mais il y a des morts qui exhalent une beauté certaine.

Il avait dit que ce qui lui plaisait, ce n’était pas un hommage national quand il serait mort, ce qui lui plaisait, c’était de connaître un hommage national de son vivant : des rires, des cœurs soulevés, des hommes, des femmes, des enfants qui se précipitent au pied de la scène, lorsque, debout et tranquille, il tire son mouchoir avec un doux sourire pour chanter l’éternelle chanson qu’éternellement les moins de 20 ans connaîtront !

Un hommage national

Sa famille non plus ne voulait pas d’un hommage national. Et pourtant, ce vendredi 5 octobre au matin verra se lever le drapeau français sur les Invalides pour un dernier adieu. Le président de la République doit prononcer, devant la famille et des invités officiels, un discours pour célébrer le poète.

Pour la cérémonie et l’enterrement, beaucoup de discrétion. Marcel Amont, pour qui Charles Aznavour avait écrit Le Mexicain, a annoncé ce mercredi soir à La Dépêche : « L’enterrement de Charles aura lieu à Montfort-L’amaury samedi ». C’est dans cette ville des Yvelines que ses parents et son jeune fils Patrick, mort à 25 ans, reposent déjà. En 2009, il disait à Corse Matinson attachement à cette terre française qu’il a choisi comme dernier berceau : « Ma terre est française, j’ai fait construire un petit caveau dans un cloître du XIIesiècle de ma commune, Montfort-l’Amaury ». Sur France 2, il déclarait qu’il voudrait qu’on inscrivît sur sa tombe : « Ci-gît l’homme le plus vieux du cimetière ». Tout simplement. Une belle ode à la vieillesse dont il assumait joyeusement les tremblements et la sagesse.

Alors voilà, Aznavour est parti rejoindre le Ciel, lui qui, dans quelques élans immenses y aspirait : la chanson « Sur ma vie » par exemple, qu’il avait chantée à Bercy pour les 70 ans de Johnny Hallyday, témoigne de cette soif d’amour infini à laquelle seul Dieu peut répondre pleinement.

« Près des orgues qui chantaient,
Face à Dieu qui priait,
Heureux je t’attendais…
Mais les orgues se sont tues. »

Désormais, Aznavour chantera d’en haut, et parmi les chansons qui passeront certainement le filtre du purgatoire, ce cri du cœur extraordinaire qui se détache de tous les autres : l’Ave Maria. Un texte qui résonne harmonieusement avec son engagement auprès des persécutés, arméniens, juifs, chrétiens et de toutes les autres formes que peut revêtir de persécution ; un chant qui est un cri vers le Ciel. Quand il chantait cet Ave Maria, sa voix semblait venir d’au-delà de lui-même et, comme s’il voulait laisser parler tous les hommes, il fermait les yeux.

En 1994, Aznavour fait entrer sur la grande scène du Palais des Congrès, et sous un tonnerre d’applaudissement, les jeunes Petits Chanteurs à la Croix de Bois, une voix d’enfant parmi les autres :

En 2001, odyssée arménienne : les mains tremblantes, très humble, soutenu par un chœur de femmes, il chante l’Ave Maria, devant le pape Jean Paul II, en Arménie, sur cette colline qui surplombe l’Erevan. Deux voix fortes qui cherchent, par cette journée ensoleillée du 26 septembre, à honorer la mémoire des Arméniens morts pendant le génocide (1915-1917). Charles Aznavour a chanté avec une application sans égale, les deux hommes ont prié, se sont serré la main avec ferveur ; aujourd’hui, les Arméniens ont déclaré une journée de deuil national.

CHARLES AZNAVOUR

GABRIEL BOUYS / AFP

Il y reviendra en 2006 pour chanter à nouveau cette émouvante prière, près de la flamme, au pied du cénotaphe.

À Bercy, en novembre 2017, dans une lumière bleue éclatante, il avait enflammé le cœur de 20 000 spectateurs.

« L’Église n’a pas besoin de critiques mais d’artistes », affirmait Bernanos ; dans quelque jours c’est Marie qui accueillera l’artiste dans ses bras maternels. À Dieu, Charles !

Ave Maria
Ave Maria
Ceux qui souffrent viennent à toi
Toi qui as tant souffert
Tu comprends leurs misères
Et les partages
Marie courage

Ave Maria
Ave Maria
Ceux qui pleurent sont tes enfants
Toi qui donnas le tien
Pour laver les humains
De leurs souillures
Marie la pure

Ave Maria
Ave Maria
Ceux qui doutent sont dans la nuit
Maria
Éclaire leur chemin
Et prends-les par la main
Ave Maria
Ave Maria, Ave Maria
Amen.